jeudi 8 octobre 2015

Identité sourde


En parlant de paradoxe dans le précédent article, ça fait un moment que j'essaie d'écrire sur l'identité sourde... J'ai eu du mal parce que je manque de recul sur le thème mais le voici :

Dans quelques articles, j'ai déjà évoqué ce thème sans le détailler. Jusque là, je crois qu'en Belgique et en France personne n'a jamais vraiment pris la peine de comprendre ce que ça signifie car on se concentre beaucoup plus sur la culture sourde, sur l'ensemble des communautés sourdes plutôt que sur l'individuel, c'est-à-dire le sourd lui-même. En 2013, l'Apedaf s'est enfin penché sur ce sujet et a édité une brochure appelée "Ébauche de réflexion sur l'identité des personnes sourdes". Elle n'est pas gratuite, il faut la payer 4 euros et je ne l'ai pas encore en ma possession... Mais je trouve intéressant de faire un avant/après avec la brochure.

Durant une partie de sa vie (enfin, ça dépend de chacun... pour certains, ça peut être une vie entière et d'autres peuvent ne jamais avoir connu ce genre de "problème" comme les familles sourdes par exemple), le sourd est confronté à l'aspect médical. 

La logopédie, l'audiologie, la méthode oraliste, l'implant cochléaire, la médecine ORL,... et sans doute d'autres choses que j'ai oublié, c'est un peu dire au sourd qu'on essaie de le réparer parce qu'il n'est pas entendant. Il est né dans un monde d'entendants, il faut qu'il s'intègre, Il faut qu'il entende, il faut qu'il parle. Mais ce n'est pas non plus exactement ce que je veux dire... Je pense par exemple aux personnes amputées d'une jambe, on a aujourd'hui les technologies nécessaires pour "réparer" ça, c'est-à-dire le remplacement de la jambe manquante par une prothèse. Je ne sais pas si on peut dire que c'est comparable avec la surdité, je dirai que non mais je ne sais pas expliquer pourquoi.

Donc, l'aspect médical fait douter le sourd, le plus souvent sur son acceptation de soi-même, y compris son identité. Généralement les sourds extrémistes (pour eux c'est mal de parler, c'est mal de savoir lire et écrire, c'est mal d'entendre, etc,  bref ils critiquent tout ce qui a trait aux entendants) sont des sourds qui ont souffert de ça, de ce que l'aspect médical a apporté chez eux. 
 
Depuis que je suis petite, on m'a de nombreuses fois posé la fameuse question de la pilule : si on inventait la pilule pour devenir entendant, la prendrai-je ? J'ai hésité sur ma réponse pendant très longtemps. Je ne me rappelle plus du moment exact où j'ai eu le déclic. Ma réponse à la question n'est plus hésitante, elle est devenue évidente :  non, je ne prendrai pas la pilule. Et ça ne concerne que moi. Comme j'ai pu lire quelque part, c'est avec nous même que nous passons le plus de temps, autant rester en accord avec soi. Ce qui est déjà pas si facile... J'assume pleinement le mode de vie que j'ai choisi peu importe ce que les gens en pensent. J'ai l'identité sourde en moi. Mais c'est plus compliqué quand la SPF, l'Onem, etc s'en mêlent et c'est ce que je voulais dire dans mon précédent article, c'est de ça dont j'ai horreur.

Un ami m'a raconté un cours d'éthique où on parlait du cas des gens qui envisagent de s'amputer d'un membre parce qu'ils ne se sentiraient bien qu'ainsi. Il a été choqué de voir que la réaction générale était la proposition à ces gens des soins psychiatriques, sans considérer que c'était aux personnes concernées de décider quelle était la vie qu'elles désiraient mener. Cette façon de juger que certaines formes de vie sont supérieures, peu importe qu'il se veille bienveillant ou pas... 

Si la pilule existait pour de vrai, je suis persuadée qu'elle sera inventée par des entendants, ceux-ci se targuaient d'aider les sourds à communiquer et s'ouvrir au monde alors que ce serait l'inverse qui risquerait de se passer. Ce que je reproche à l'aspect médical, c'est qu'il a souvent cette manière d'imposer un mode de vie à un sourd. Cela ne l'aide aucunement à se construire une identité, et il m'a fallu longtemps pour y arriver. C'est dire que l'aspect médical n'est pas quelque chose de confortable pour le sourd et ça rend sa place encore plus difficile dans la société. On croit l'aider, alors que... non.  

Bien entendu, cela ne s'applique pas à tous. Je connais des sourds qui sont heureux en oralisant uniquement, avec leurs appareils auditifs, leur IC, et j'en passe encore mais c'est bien parce qu'ils ont choisi eux-même leur mode de vie, pas parce que cela leur a été imposé.

C'est encore plus compliqué quand il s'agit d'un enfant sourd, et que ce sont les parents qui doivent décider pour lui...

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