mercredi 1 juillet 2015
Frontrunners (1)
Je me suis demandée de quoi j'allais vous parler aujourd'hui. Il y a largement le choix. J'ai fait une liste de sujets, et elle fait 5 pages word ! Puis je me suis dite que demain, je pars à Reims, donc ce sera sympa de faire un article en lien avec ça... Ensuite le sujet m'est venu en tête ! Je vous en ai déjà parlé, mais brièvement, sans approfondir le sujet.
Durant l'année de mes 25 ans, je suis partie suivre une formation internationale de 9 mois à l'étranger, appelée Frontrunners pour les jeunes sourds entre 18 et 30 ans.
Comment en suis-je arrivée là ? J'avais beaucoup de connaissances et amis qui y étaient déjà allés. Mais pendant longtemps, ça ne me disait rien parce que à leur retour de la formation, quelques personnes ont donné l'impression d'être devenues "extrémistes". Puis à force de réflexions, j'ai constaté que malgré tout, ces personnes étaient différentes, et quand on discutait avec elles, on comprenait mieux leurs actes et leurs choix. Puis cela faisait deux ans que je bossais, et rapidement, mon énergie était déjà épuisée. J'avais peu confiance en moi, et j'en avais marre d'être dans cette situation. J'ai commencé à ressentir le besoin de me prendre en main. N'ayant pas droit à la pause carrière, cela m'a pris 9 mois de réflexion... Et à la fin, je me suis dite : "C'est maintenant ou jamais". J'ai pris un long congé sans solde. J'étais jeune, célibataire, sans enfants, alors j'ai cassé ma tirelire.
Frontrunners est né en 2004 grâce aux réflexions d'Ole Vestergaard, un professeur danois sourd. Celui-ci déplorait le fait qu'il n'existe pas de cours sur les langues des signes, ni sur la culture sourde, l'identité sourde, le deaf gain, l'histoire des sourds, etc pour les sourds. Il trouvait important que chaque sourd sache, car beaucoup ont peu d'estime d'eux-même et peu de confiance en eux-même. Ceux-ci trouvent qu'ils sont des moins-que-rien face aux entendants, subissent les difficultés quotidiennes avec ces derniers sans oser se revendiquer, font un déni de leur surdité, etc. Ces réflexions, ayant été partagées avec d'autres personnes, celles-ci l'ont aidé à mettre en place le projet d'une formation internationale. Pourquoi internationale ? Il pensait que ce serait plus enrichissant ainsi !
La formation a lieu de septembre à mai, au Danemark, dans un lieu appelé Castberggård à Urlev, un petit village. Il se trouve à trois heures environ de Copenhague, la capitale. Elle coûte environ 9000 euros au total, mais j'ai entendu dire que comparé aux autres formations à l'étranger, ce n'était pas cher. Ils font en sorte que les personnes venant de milieux défavorisés puissent venir, et que ça puisse entrer dans les critères pour obtenir une bourse afin de pouvoir se la payer (enfin, je crois). Tout est compris dans cette formation sauf le module 2 : logement, nourriture, déplacements, matériel, cours, activités telles que sport, camping, jeux, etc. Si on veut faire quelque chose qui soit en dehors de tout ça, on paie en plus.
Elle est divisée en trois modules : de septembre à décembre puis de décembre à février, et ensuite de février à mai. Le thème de la formation est concentré sur le leadership. Le premier module est basé sur la théorie comme déjà expliqué plus haut : langues des signes, histoire des sourds, deaf gain, culture sourde, identité sourde, militantisme, audisme, politique, art sourd, théâtre, domaine associatif, organismes, personnalités célèbres et historiques, mais on y apprend aussi l'utilisation des médias comme les vidéos en langue des signes : présentation, mise en place des lumières, utilisation de la caméra, etc et comment bien "vendre" un projet, quels termes utiliser, le public cible, etc. Et des projets liés au leadership : comment encourager les gens à entrer dans un projet, combien de temps pour le réaliser, à quoi il faut penser et ce qu'il ne faut pas oublier, les objectifs du projet et ses chances de réussir, etc. On a aussi eu plusieurs cours liés au module 2 comme le choc culturel, car ce module est consacré à la réalisation d'un projet personnel. On fait ce qu'on veut mais ça doit être lié à la philosophie de Frontrunners. On peut rentrer chez soi, ou rester au Danemark ou partir dans un autre pays. Puis au module 3, on revient à Urlev. On échange sur nos projets personnels, on évalue nos faiblesses et nos forces, etc, et la théorie est plus approfondie. Puis à partir de avril-mai, on prépare un examen de fin d'année en choisissant un sujet, et on est diplômé à la fin.
Durant cette période, on fait quelques voyages pour visiter des associations de sourds et comprendre leur philosophie, découvrir des choses, etc. Par exemple, on est allés à Berlin où on a pu apprendre comment les sourds ont vécu la période du communisme. On est également allés à Paris visiter l'IVT (International Visual Theatre), l'INJS (Institut National des Jeunes Sourds qui est l'une des plus vielles écoles pour sourds), ... Ainsi qu'à Helsinki pour visiter la WFD (World Federation of the Deaf), voir une pièce de théâtre en langue des signes suédoise, etc. On est aussi allés à Bruxelles visiter l'EUD et l'EUDY (le premier est une association européenne de sourds et le deuxième, même chose mais pour les jeunes entre 18 et 30 ans), et pour participer au festival Pivisual consacré à l'art sourd. On n'a pas fait que bosser, on en a aussi profité pour avoir du bon temps aussi.
Ce qui compte aussi, c'est la vie en communauté avec les autres. Je vivais avec 8 personnes de nationalités différentes : indienne, danoise, coréenne du sud, française, chilienne, lituanienne, canadienne... Il a fallu apprendre à faire avec nos différences de culture, nos caractères, ... Durant la semaine, on mangeait à la cantine au déjeuner et au souper mais pendant le week-end et les vacances scolaires, il fallait s'organiser ensemble pour préparer les repas, faire le ménage, etc. Ce n'était pas facile tous les jours, ça nous arrivait de se disputer mais ça nous a rapprochés, et certains sont devenus des amis. Lors d’événements internationaux, on essaie de se voir. Comme le festival Clin d'Oeil à Reims ! Tous ne savent pas venir, mais on sera cinq quand même ! Je n'ai pas revu les autres depuis la fin de la formation sauf une car avec elle, on avait participé ensemble à un camp européen en Belgique pendant l'été.
On communique en signes internationaux quotidiennement. Les cours sont en anglais écrit, et sont donnés par trois professeurs sourds, dont l'un d'entre eux est Ole Vestergaard. Il pense que c'est important que les professeurs soient sourds, pour que les étudiants puissent s'identifier à eux. D'ailleurs je me sers de ce que j'ai appris pour pouvoir vous en parler. Si certains ne maîtrisent pas l'anglais, ce n'est pas grave car seuls les signes internationaux sont importants pour pouvoir communiquer.
J'ai énormément appris lors de cette formation, et c'est l'une des périodes les plus marquantes dans ma vie. Je n'ai jamais regretté d'avoir pris un congé sans solde. Je pourrais en parler pendant des heures, mais l'article devient un peu trop long à lire... Je m'arrête là. Je ferai sans doute un autre article pour raconter le projet personnel et l'examen que j'ai fait.
Le retour en Belgique a été difficile... Frontrunners fait partie des multiples raisons pour lesquelles j'ai décidé de démissionner de mon job.
Source : http://frontrunners.dk/
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