jeudi 11 juin 2015

Un manga sur l'histoire des sourds


Pour aujourd'hui, ce sera la présentation d'un manga découvert en 2009, auquel je tiens beaucoup parce que c'est un cadeau offert par un entendant, à noter que celui-ci n'avait jamais fréquenté la communauté sourde et que je ne connaissais pas ce manga !

Il s'agit de l'orchestre des doigts d'Osamu Yamamoto, publié en 4 tomes




L'histoire dans le manga est celle de Kiyoshi Takahashi, un personnage qui a réellement existé et qui fait partie de l'histoire des sourds du Japon. C'est une fiction mais il y a des dialogues, des épisodes ainsi que des éléments qui ont vraiment eu lieu.

Âgé d'une vingtaine d'années, il veut aller en France étudier la musique contre l'avis de son frère qui considère qu'il s'est sacrifié pour lui en travaillant afin de pouvoir l'envoyer à l'école. Les études, ça coûte de l'argent ! Et le choix pour la musique...  Ce n'est pas très gratifiant pour le frère ! Nous sommes en 1913 et la vie à l'époque n'est pas la même qu'aujourd'hui. Kiyoshi essayera de trouver des moyens de se payer le voyage et ne trouvant pas le financement nécessaire, il renonce à son rêve. C'est là qu'on lui propose d'être enseignant dans une école pour enfants aveugles et sourds à Osaka. Et de surtout s'occuper des enfants qui n'entendent pas. Il accepte le poste car il se dit que se rendre auprès de ceux qui ne savent rien de la musique est une manière de se punir lui-même car cette vie lui semble pitoyable. Pourtant, le directeur de cette école lui demandera d'enseigner la musique aux enfants. D'emplir le cœur de ceux-ci. Pas "sa" musique à proprement dit, mais quelque chose de plus universel, propre au cœur des humains, quelque chose qui donne envie de chanter

Dans le premier tome, le professeur part à la découverte du monde de la surdité.


Il fait une rencontre marquante avec un enfant sourd de 9 ans. Maltraité par sa famille, il a un comportement violent avec les autres, ne connaît pas les bonnes manières pour vivre en société avec les autres, et n'utilise pas la langue des signes. Il ne comprend pas encore que celle-ci est un langage lui permettant de communiquer avec les autres. A l'époque de l'ère Taishö (1912-1925), la surdité était synonyme de débilité mentale... La rencontre avec Takahashi changera la vie de cet enfant, tout comme la relation avec sa mère. Cela me fait un peu penser à Helen Keller (1880-1968) et aussi à Marie Heurtin (1885-1921), avec pour seule différence que celles-ci sont sourdes-aveugles.Ce qui est également bien dans ce tome, c'est qu'il y a des notes sur l'histoire des sourds, avec un personnage-clé : l'abbé de l'Epée (1712-1789), sur l'INJS (Institut National de Jeunes Sourds de Paris) ainsi que des explications de l'auteur du manga sur le pourquoi il a choisi de présenter son récit sous la forme d'un drame humain.



Le second tome montre que le jeune professeur parvient à leur enseigner la musique. Mais celui-ci marque aussi l'arrivée d'un personnage important : un père, apprenant que sa fille est sourde et qui ne veut pas qu'elle communique en langue des signes. Bien au contraire, il veut qu'elle parle et lise sur les lèvres. Parlant plusieurs langues étrangères, il lira de nombreux ouvrages en allemand et en anglais pour étudier la méthode oraliste. Ce que j'apprécie, c'est la façon dont l'auteur aborde le sujet. On voit comment les personnages arrivent dans telle situation... Et un drame historique dans le Japon surviendra, ayant une influence sur les personnages.

Quant aux troisième et quatrième tome, ceux-ci se concentrent sur la guerre entre la méthode oraliste et la méthode gestuelle pour l'éducation des enfants sourds. On y trouve de la souffrance... D'autres drames historiques au Japon continueront d'influencer les personnages, et c'est durant cette période que la langue des signes a été reniée.Takahashi défendra bec et ongles la langue des signes jusqu'à sa mort en 1958. En effet, il devient directeur de l'école pour sourds à Osaka et celle-ci sera encore la seule à utiliser la langue des signes dans son enseignement tandis que les autres écoles passeront à la méthode oraliste. L'auteur du manga, se posant la question du pourquoi d'un tel traitement, a tenté d'y répondre à travers les quatre tomes. Notons aussi que Takahashi est également pour la méthode oraliste mais il pense que celle-ci ne convient pas à tous les enfants sourds. II prône surtout une méthode mixte.

L’éducation des sourds est un sujet récurrent dans la communauté sourde. Les langues des signes ont été interdites en Europe durant un siècle, et je pensais que l'Amérique et l'Asie avaient été épargnées. Avec ce manga, j'ai découvert que je me trompais ! On y apprend vraiment un tas de choses. Il y a un autre détail que j'ai aussi apprécié mais qui ne vous parlera peut-être pas beaucoup : je l'ai lu avant d'aller au Japon pendant deux mois, et je l'ai relu après. J'ai eu du plaisir à reconnaître des signes de la langue des signes japonaise apprise sur place (pas complètement mais j'ai pu apprendre quelques rudiments quand même !)  donc je peux vous assurer que le dessin des signes sont corrects. Ne vous offusquez pas si vous voyez un dessin du doigt d'honneur là-dedans : ce signe signifie "frère" ! Si on fait monter ce signe en levant le bras, cela signifie "grand frère", et si on descend le bras en bas, c'est "petit frère". 

Bref, c'est un manga touchant, historique et bien documenté. 

Source : Osamu Yamamoto, L'orchestre des doigts, Milan, 1991-1993, collection Kanko. 

N.B : je peux prêter ce manga.  




Aucun commentaire: